Pas de signal

par | 29 mars 2020 | Textes | 4 commentaires

Je connais ce coin des Préalpes depuis des décennies, mais je suis venue rarement par ici en cette saison. Plutôt en octobre, début novembre, pour échapper au stratus, quand il forme un matelas étanche sur le lac en contrebas. Ou l’été, avec les vaches qui tintinnabulent dans les prés. Aujourd’hui, dimanche 15 mars 2020, les prés sont étoilés de taches de neige et les vallons retiennent leur respiration.

Sur le chemin qui monte vers le chalet d’alpage je croise, de temps en temps, des gens qui redescendent. Je me range sur le talus pour maintenir, entre eux et moi, la soi-disant distance sociale prescrite. Ils ont tout bêtement voulu dire la distance entre les corps, et ça a donné une injonction à ne pas faire société. Se dire bonjour, ce serait quand même faire un peu société, mais comme personne n’est au clair sur la question, entre les dents serrées et à deux mètres, nous échangeons le vague borborygme njou.

J’ai arpenté ces paysages à toutes les époques de ma vie, depuis que je suis venue en Suisse, très jeune adulte. Il s’est passé ici beaucoup de choses, parfois les événements eux-mêmes, les débuts de l’amour, les pique-niques avec les enfants, les décisions sur l’avenir, qu’il fallait prendre, les mots qui chutent dans le silence de la forêt — et parfois les reflets, dans mes pensées, d’événements arrivés dans d’autres lieux, avec toutes sortes d’autres personnages: je venais ici avec mes pensées pour leur faire de la place, elles s’étiraient au rythme du mouvement de la marche et elles se fondaient dans les courbes des pâturages, elles en devenaient la deuxième peau, et celle de la plaine du Rhône, vue en surplomb à tel tournant bien connu de tel sentier, là où elle s’échancre, laissant partir le fleuve dans le lac. Tout cela s’est sédimenté dans ces paysages, les strates superposées des événements de ma vie. Mais aujourd’hui, dimanche 15 mars 2020, le contact avec le passé est suspendu.

Le dernier bout du chemin qui monte au chalet des Plans-de-Châtel est encore recouvert de neige, tombée je ne sais pas quand, cette année il en est tombé si peu. Depuis combien d’années la route du funiculaire, quelques centaines de mètres plus bas, n’a plus gelé suffisamment pour être transformée en piste de luge! Elle semblait venir si lentement, la fin du monde. Le bleu du ciel, imperceptiblement, en plein midi, tire sur le violet.

Personne aux abords du chalet, pas de concurrence pour m’installer sur l’escabeau en bois placé en travers de la porte fermée. Je prépare mon petit mélange de céréales et de yoghurt et je le mange lentement au soleil. Répétition des sensations anciennes, mais elles ne sont plus bien calées dans mon corps. Pas de signal. Des cris d’enfants dans la forêt, à quoi pensent les parents, ces enfants ne devraient pas être en train de jouer là-dehors.

Parfois mon père et ma mère évoquaient des souvenirs de la guerre. Il y avait l’épisode de l’entrée dans Skopje, quand mon père, capitaine dans l’armée italienne, avait été envoyé se battre dans les Balkans. Cet épisode a dû nous être raconté de nombreuses fois, ou peut-être pas, il pourrait m’avoir tout spécialement impressionnée seulement à cause de sa bizarrerie scénographique. Les rues étaient désertes, les maisons barricadées, dans Skopje ville morte rien ne bougeait, sauf une morue séchée, qui se balançait au bout d’un fil à une fenêtre. Les soldats affamés l’ont décrochée, mais elle s’est finalement révélée immangeable. La fin de l’histoire était que pendant plusieurs jours (ceci était peut-être une exagération), les soldats n’ont trouvé, pour se nourrir, que des concombres.

Ma mère, qui pendant ce temps était écolière à Rome, avait aussi une histoire préférée, où il était aussi question de nourriture. Et c’était encore plus étrange que cette immonde morue séchée suspendue à une fenêtre fermée de Skopje: certains soirs, dans cette famille de six personnes, le repas était constitué de pain sec trempé dans du vinaigre. C’était ce détail du trempage qui me désorientait, comme pour les prisonniers, qui sont au pain et à l’eau — j’ai longtemps cru en effet que, comme punition supplémentaire, on les obligeait à mouiller le pain avant de le manger.

Les Dents-du-Midi sont à leur place dans le décor, qui cependant est légèrement gauchi, de sorte qu’il leur manque l’aplomb familier. Elles pourraient s’écrouler comme un château de cartes, et alors c’est mon passé, ce que je possède de plus précieux, qui serait effacé de ma conscience. Je tends l’oreille, des plis plus profonds des prés étoilés de taches de neige monte une rumeur sourde et continue, encore lointaine. On m’avait dit que j’appartenais à une génération qui n’entendrait jamais le grondement du canon.

Auteur: Silvia Ricci Lempen
Éditeur: éditions d’en bas
Relecteur: Julien Gabet
Mots clé: fin du monde, Italie, Balkans, montagne, morue, canon

4 Commentaires

  1. Corinne

    Quel beau texte. Quelle chance de savoir conjurer le présent mort par un passé encore vivant.

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  2. Anne Bregani

    Seigneur Soleil
    lève haut
    ton aile de feu clair

    en plein jour
    nous sommes dans la nuit

    Anne Bregani

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  3. Anne -Lise

    Merci beaucoup. Tu nous emmènes dans une balade dont la poésie m’a enchantée et nourrie.

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  4. Catherine Seylaz

    Beau texte qui balance entre un passé vivace et un présent menacé, dans un décor alpestre dont il souligne la fragile beauté.

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