Note sur la crapule

par | 30 mars 2020 | Extraits | 0 commentaires

«Celui qui veut avoir la liberté pour rien révèle qu’il ne la mérite pas.»

La gaudriole foisonne particulièrement dans l’air confiné, sans liberté, suffocant. On boit comme des trous, on se bagarre et on fait assaut de cochonneries, faute d’avoir quelque chose de mieux pour vous occuper. Ce qu’on y gaspille d’esprit et de forces, et ce qui y dégénère ainsi, on le pressent à lire les échantillons d’anthologies obscènes, comme L’Hôtesse de la Lahn1.

Nous touchons ici à une différence fondamentale avec les adeptes classiques du farniente; à cet égard, tout se passait décemment chez eux. Tacite les en a déjà loués. Surtout, ils ignoraient la débauche réglée par le «comment»2. Ils buvaient et se battaient lorsque l’envie les en prenait; ce qui, à vrai dire, était presque toujours le cas. La contrainte les eût bien plutôt amenés à faire l’inverse.

Quand nous nous demandons pourquoi la liberté n’est plus, en ce sens, liberté commune, nous songeons en premier lieu à l’espace. Mais dès lors, l’espace pouvait devenir trop étroit. Il fallait alors recourir aux forêts et y emmener la liberté. Et cette forêt existe encore, même au centre des métropoles.

Autre exigence, plus importante, de la liberté: la crainte de la mort était inconnue. Et c’est ce qui métamorphose le monde. En ce temps-là, il y avait beaucoup d’espace et peu de crainte. De nos jours, l’espace se rétrécit sans cesse, tandis que la crainte grandit. Cela ne change rien à la liberté, toujours proche et saisissable. Montherlant l’a résumé dans une formule heureuse: «La liberté existe toujours. Il suffit d’en payer le prix.»

Celui qui veut avoir la liberté pour rien révèle qu’il ne la mérite pas.


  1. Célèbre chanson obscène à couplets multiples, qui correspond à peu près, dans le folklore des étudiants allemands, aux Filles de Camaret dans le nôtre (N.d.T.).
  2. Code estudiantin du rituel des beuveries obligatoires (N.d.T.).

Auteur: Ernst Jünger
Extrait de Approches, drogues et ivresse (trad. Henri Plard, La Table Ronde, 1973)
Traducteur: Henri Plard
Éditeur: La Table Ronde
Relecteur: Julien Gabet
Mots clé: liberté, forêts, beuverie.

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