Pour Noémie

C’est en les apercevant, l’un soulevé dans les bras de l’autre, que ça lui est venu. Le souvenir de la chaleur qui se partage, se propage quand deux êtres vivants se touchent, se tiennent.
Et le souvenir du film aussi quand l’un des héros cherche à sauver son frère. Ils sont si vieux, bourrus, fâchés à mort, mais cette nuit-là, perdus dans la tempête glacée, l’un tente de sauver l’autre. Il se met à creuser un abri dans la neige, il tire le corps de son frère à bout de force (ou évanoui elle ne sait plus), l’allonge sur le sol, ôte leurs vêtements, puis il l’étreint. Elle ne sait plus non plus comment ça se termine.

À présent elle s’est arrêtée et les regarde, parce que juste derrière il y a le magnolia, elle attend la floraison chaque année. Et chaque année ça lui fait comme quand une casserole de lait déborde, rapide, incontrôlable, d’un coup viennent les fleurs roses.
Elle s’approche et déchire entre ses ongles un pétale tombé à terre, déjà brunâtre. La chair est douce comme une peau.
«Mets de la crème tous les soirs pour garder une peau de pêche, disait sa grand-mère, et fais des mouvements vers le haut du visage, comme ça.» Sur le dos des longues mains, elle voyait les veines en transparence et crut longtemps que c’était des serpents.
Une peau de pétale plutôt, fine et souple comme le sont les peaux d’enfants, pense-elle aujourd’hui. La grand-mère avait toujours, posée sur la tablette au-dessus du lavabo de sa salle de bain, un flacon d’Oil of Olaz.

(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Là elle pense que son père va mourir, et ça n’a rien à voir, mais c’est maintenant que ça lui vient. La doctoresse a dit, croit-elle avoir compris, qu’il n’a plus de globules rouges. Faudra faire des transfusions, en urgence.
Elle ne voit plus son père, pas depuis des années, elle ne connaît plus ni son parfum, ni sa voix, elle sait à peine à quoi il ressemble.
Elle se souvient de ce midi d’automne, il y a dix ans. Pour le dessert il y avait de la glace et il avait dit qu’il ne prendrait que le raisin. On lui avait servi un bol avec des grains verts et fripés, elle en avait goûté un, se demandant quelle sorte de dessert cela pouvait bien être. Elle avait recraché dans sa main; les raisins étaient à l’eau de vie. Alors en riant, il avait pris directement sur sa paume à elle le grain mouillé de salive et l’avait avalé. Exactement à ce moment-là, le voyant faire ce geste, elle avait senti une pierre tomber au fond de sa poitrine, de ces pierres qui nous ancrent quand on a l’impression de découvrir que quelqu’un nous aime peut-être.

Sur le chemin du retour, trottoirs désertés –et les oiseaux, semble-t-il, ont repris la clé du royaume–, elle s’est souvenue de ce baiser. Un baiser où l’eau de l’autre est comme une source fraîche. C’était il y a si peu de temps. Sa main s’était attardée dans les cheveux dorés.

Quand il sera temps, quand enfin nous pourrons, il faudra suturer l’espace entre nos peaux pour que rien de dangereux ne s’y glisse plus jamais. Et qui sait, de nos enfants de cœur naîtront peut-être des foules solidaires.

24 avril 2020

Auteures: Céline Cerny (texte), Line Marquis (image)
Éditeur: art&fiction
Relecteur: Christian Pellet
Peinture: Line Marquis, Avril 20, huile sur toile, 85 x 68 cm, 2020
Genre: texte / image
Mots clé: pétale, peau, père, paume

1 Commentaire

  1. Paola

    Très beau et très fin, tant le texte que le dessin

    Réponse

Soumettre un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *