L’Archéologie du Maintenant

par | 24 avril 2020 | Textes | 2 commentaires

Maintenant ce sont des jours de tristesse. Les silences sont entrés en moi et ne sortiront plus. Point final, que je dis. Moi! Fini, définitif. Même si triste que c’est. La voix brisée, toute basse, c’est vrai, on’n rigole plus. C’est sérieux., c’est du moi pas d’eux que je me tue… Ça s’est passé comme ça et pas autrement, je le dis, enfermé en dedans moi. Honnêtement, moi! Et merde! On était là, hier, vivants encore, trop vivants encore, eh oui, ça bougeait encore la bougeotte et vice et oui, ben oui, versa, et hop! Et hop ce putain de redébuterie maintenant d’un ailleurs, et hop et voilà et dégoulis – dégarnis – défaits défaillants…!

Toi, t’en veux toujours plus, l’autre, qu’il me balance en plein dedans ma gueule, sans tort c’est vrai sans doute c’est bon, ça va… ça va!… merci couillant ça va, j’r’pire encore, pénible encore. Déjà pour cela je l’aurais pu le massacrer, lui, l’autre sans moi, le déchirer feuille morte crichcrach, lui vingt ans de plus que moi et deux jours de rabais, lui qu’il fourmillait de sa bouche édentée de la fourmitterie dégueulasse; lèvres minces papier à cigarette à deux balles tirées aux yeux entrebaillants.

Quelques particules de salive jaillissent, s’envolent, se perdent dans les égouts de ville, s’engouffrent dedans labyrinthe souterrain, descendant en torrent à la mer. On laisse faire, on laisse pisser. C’est qu’on s’aime pas. Ni moi lui, ni lui moi, on y est pour rien, on s’est jamais aimés, ni moi lui, ni lui moi. Lui lui non plus, moi moi n’en parlons pas, pas de prétendument injustifié, eh ben non, pas nous…

Ça s’est passé comme ça. Pour du vrai. Avec des indications géographiques et concordancielles en plus, en sus. On était au crème, l’après-midi. On évoquait du beau temps. Comment quoi quand on était jeunes. Et puis il a commencé à me faire du procès, ça commençait à bien faire, je vous l’dis. D’arrogances, je connaissais. Tu te prends pour meilleur, qu’il m’en grince qu’il pince. Faux modeste. Grand blessé. Tralàlà. Mais tu donnes jamais rien de toi. Commençait à me gonfler, lui, crème refroidi, l’eau goût de javel. Soleil trop sale pour être honnête. Arbres dégarnis, nus d’hiver. C’est comment ça que cela a commencé le merdier!…

Et moi qui comment oui voulais jubiler encore un peu. Jujubiler de moi. De mon! être. Comment quand j’étais innocent encore, tout frais tout beau!

Je m’arrache de chaise, renversibule la tasse, me défigure en dévisagement sauvagerie et titube dans le couloir comptoir. L’orange plastoche d’un appartement enfermé. Capoche? Suspicieux mon vieux…, souperlustieux! Dedans moi des plis aux dentelles trop de poussière. Jalousie de lumière pisseuse tombant d’un dehors incertain. Je suis allé aux toilettes. Je me regarde dans la glace. J’ai encore de la peau sur les os, une peau de poussière, la peau de l’autre du Moi. Yeux englobés, crâne dégarni, nu de peau. Mort de honte. Transpiration abondante et qu’on se demande mais d’où? Mais oui, j’avais encore des réservoirs. J’étais pas mort encore tout à fait, pas pour du bon, la r’piration toujours. La fièvre oui, encore et toujours les tremblotttements. Les nausées calucinées. Vraimblablissimes. Je finituderai par me crachoter dans la gueule de glace, miroir mon con, j’avais la haine, la honte, la dégaine. Poing dans le verre, sang ne plus giclant du moi, desséché ce moi honteux, capoche, dégoulinant par terre, entre brosse et réserve de papier hygiénique, sur les carreaux, geignant, un corps, le mien. J’en étais là.

Maintenant c’est des jours de tristesse. Les silences sont entrés en moi et ne sortiront plus. Il reste un peu de pluie dehors et des nuages, des toits grisés, c’est Paris. Le bruit des automobiles qui remonte dans ma chambre comme souvenir d’un maintenant. Dans ce que j’appelle ma chambre. Dans ce que j’appelle mon maintenant. Je ne descendrai plus. Paris je l’aurai en moi, jusqu’au bout. Maintenant est né de moi.

Mais le défuntif moment n’est pas encore venu. J’ai encore de la tristesse en trop.

Auteur: Andréas Becker
Éditeur: éditions d’en bas
Relecteur: Julien Gabet
Genre: Texte
Mots clé: voix, temps, silence

2 Commentaires

  1. Ogereau

    Mais te voilà Grandit
    De tes expériences..

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  2. Virna

    “Maintenant est né de moi”. Joli texte.

    Réponse

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