Le spectacle du confinement

par | 28 mars 2020 | Textes | 1 commentaire

«Il ne savait à qui se vouer, lorsqu’il aperçut une rupture, presque imperceptible, dans la nature des pierres bâties: le soubassement remontait visiblement à une époque ancienne, conclut-il, et qu’il se trouvait à l’origine, peut-être au centre, de l’icarien maléfice. S’introduisait ainsi quelque écart dans sa folle perfection.»

Yves Velan, Soft Goulag, 1977.

«Nous sommes 130 sur le chantier, il n’y a pas de savon dans les toilettes.» C’est ainsi qu’un ouvrier d’un chantier de l’aéroport de Genève décrit la raison qui les poussent, ses collègues et lui, à vouloir cesser le travail par peur de se contaminer les uns les autres (20 Minutes, 18 mars 2020). Je suis saisi par la ressemblance de cette description avec une autre, plus ancienne. En mars 1970, le Comité de coordination des travailleurs saisonniers explique que les ouvriers d’un chantier du quartier des Palettes (Genève) se sont mis en grève, parce qu’ils refusent d’être logés dans «un souterrain sans eau ni lumière». Ce refus marque le début de la grève sur les chantiers genevois de l’entreprise Murer, qui commence le 25 mars 19701.

À cinquante ans de distance, presque jour pour jour, les similitudes entre les deux situations sont frappantes: sur des chantiers majeurs de modernisation des infrastructures, deux grosses entreprises refusent les choses les plus simples à leurs ouvriers. Un logement décent, du savon dans les toilettes. Dans les deux cas, le refus de l’indignité des conditions ouvre une fenêtre sur un aspect inaperçu de la réalité.

En 1970, l’entreprise de modernisation des infrastructures est en marche forcée. Les grévistes de Murer nous aident à voir quelle est la condition de cette modernisation à grande vitesse. Ils nous permettent d’inscrire ces chantiers dans une histoire coloniale où la modernisation infrastructurelle accélérée de certains territoires ne peut avoir lieu qu’au détriment des zones d’émigration. Aujourd’hui, le refus des conditions sanitaires par les ouvriers de HRS à l’aéroport de Genève nous permet d’apercevoir les soubassements d’un monde qui n’est pas aussi virtualisé que les médias le font croire. Les grèves qui se poursuivent en ce moment en Italie et en France dans le secteur de la logistique ou sur les chantiers navals permettent pareille prise de conscience.

Pour construire les autoroutes, les cités périphériques ou les galeries techniques, il fallait que fussent déracinés et surexploités des paysans yougoslaves, italiens, portugais, espagnols. Il faut aujourd’hui, pour que la fraction confinée de la population bénéficie des services auxquels elle est accoutumée, que les travailleuses et travailleurs subalternes des secteurs primaire et secondaire (auxquels on peut ajouter ceux de l’économie informelle) continuent de travailler quoi qu’il en coûte2.

Derrière le spectacle du confinement que mettent en scène les médias, il y a la réalité d’une nouvelle restructuration capitaliste de grande ampleur. Comme les infrastructures de béton des années 1970, ce sont les infrastructures des réseaux3 que la présente crise sanitaire va permettre de moderniser et de densifier à marche forcée. La crise offre en outre une excellente occasion d’imposer cette modernisation par des voies autoritaires à des populations dont la méfiance face au progrès technique ne fait que s’accroître.

Si nous ne voulons pas que ce sursaut numérique du capitalisme nous jette dans les mêmes impasses que son sursaut bétonnier des années 1970, il faut chercher partout les traces de résistance au travail dans le monde non confiné et se demander comment les amplifier et les soutenir. Le refus d’assurer la continuité du monde qui nous assujettit au progrès technique, ce faux-nez de la voracité capitaliste, est le véritable moyen de préserver notre santé à moyen terme.


  1. Frédéric DeshussesGrèves et contestations ouvrières en Suisse: 1969-1979, éd. d’en bas, 2014. 
  2. L’expression a été employée à plusieurs reprises par le président de la République française dans son discours du 12 mars 2020. Le sens en est volontairement ambigu: on peut l’entendre comme une promesse généreuse ou comme un appel au sacrifice individuel. 
  3. Sur la matérialité des infrastructures de réseau, on verra l’excellent numéro de la revue Tracés: revue de sciences humaines, n°35, 2018 / 2. Source: https://traces.hypotheses.org/2385 

Auteur: Frédéric Deshusses
Éditeur: éditions d’en bas
Relecteur: Julien Gabet
Mots clé: Genève, travailleurs, confinement, restructuration, contestation, grève

1 Commentaire

  1. Catherine Seylaz

    Texte «coup de poing» qui met en relation deux événements dont le rapprochement est très éclairant. Langue impeccable, bravo! J’ai beaucoup goûté «la voracité capitaliste»!

    Réponse

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