Comme les pinsons

par | 26 mars 2020 | Textes | 0 commentaires

Quand les pinsons du nord nous arrivent un soir de novembre à plus de dix millions, on entend d’abord le bruissement de leurs milliards de battements d’ailes comme une conduite d’eau qui aurait sauté. Puis on aperçoit le flux du nuage grisâtre qui n’en finit pas d’onduler vers le fond du vallon où ils vont se poser en silence. Mais dès l’aube se déploie leur chorégraphie: envol par tribus successives en quête de faînes dans les hêtraies du pays. Et chaque soir, les essaims convergent vers l’abri nocturne en une suite de voltes et d’arabesques, de rase-mottes et de volutes entrecoupées de séances de repos sur un fil électrique, ou sur un arbre nu qui leur fait signe pour l’habiller d’un semblant de feuillage, juste le temps d’une illusion, avant que le joyeux peuple ne s’élance à nouveau d’un seul et même coup d’aile vers son quartier de nuit dans les conifères. Ce qui reste alors au fond de notre rétine, et inscrit au firmament comme une fugace fresque de vibrations, c’est la vertigineuse simultanéité de ces milliers de volatiles qui virent, croisent, plongent et ressurgissent de concert, à la même fraction de seconde, au même rythme de courbes toujours recommencées et comme dictées. Mais par qui? La rapidité exclut toute idée de leader. Les chercheurs tendent vers l’hypothèse d’un signal qui serait dans l’air, d’une force extérieure à l’essaim, d’un «esprit» ou d’un «moi-groupe» qui assurerait la communication immédiate en intégrant l’individu à l’ensemble.
À l’instar des pinsons, figurons-nous juste un instant que tous les humains captent un message nouveau. Celui de l’inutilité de la guerre par exemple. Imaginons qu’il y ait une guerre et que personne n’y aille, que tous les soldats virtuels restent à la maison et que les officiers jusqu’aux états-majors préfèrent vaquer à leurs affaires. Ou fantasmons une soudaine éruption printanière des jeunes du monde entier qui ignoreraient l’ordre de marche de la dernière mode. Enfin, saluons les enfants toujours plus nombreux à contredire l’ange prénatal qui leur enjoint: «Oublie d’où tu viens et ce que tu sais! — Non, disent-ils, je viens ici pour vivre la désobéissance spirituelle, je veux chanter mon destin et danser ma liberté.»

Pareillement il nous appartient d’entrevoir, du fond de nos chromosomes, l’ailleurs d’où nous venons et qui nous anime. Notre corps a gardé l’intuition des origines. Si nous écoutons son besoin de sens et de complétude, de vent du large et de fragrances cosmiques, alors il lui poussera des organes capables de saisir l’indicible: message viral ou existentiel, sanitaire ou stratégique, comme au rendez-vous de deux fourmis qui repartent aussitôt vers leur nouvelle besogne, dans une dynamique qui les dépasse et les intègre, chacune reconnue dans son utilité, dans sa fonction participative à la survie de l’espèce.
Et s’il en était de même pour les virtualités de l’esprit? Si notre vie était drainée de signaux innombrables, d’une précision et d’une diversité inouïes et qui n’attendent que d’être captés? Et s’il poussait une aura et des ailes invisibles — une âme — à ceux qui s’y consacrent, artistes et sages, chercheurs de sens?… Cette faculté encore tabouisée finira bien par coloniser la planète: une communication spirituelle qui abolira nos traditions mortifères de violence et d’exclusion, de méfiance et de guerre. Alors, au lieu de ces dérives, les hommes inventeront des chorégraphies à l’image des pinsons du nord, arabesques et cadences, pour un retour au pays natal où tout est libre et fraternel.

Mais l’âge d’homme est encore loin et la vie ruse à rappeler les enjeux: Que l’épidémie du bonheur sera une œuvre collective et qu’en attendant le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse.

(Albert Camus, La peste, 1947)

Or les rats sont revenus. La cité devenue planète s’agite et se confine en quête de sens et de survie, et du fond de l’oubli vibre la voix d’un autre révolté d’après-guerre:

«Le café au lait à Paris, l’apéritif à Chandernagor et le dîner à San Francisco», vous vous rendez compte!… Oh! dans la prochaine inévitable guerre, les tanks lance-flammes pourront cracher leur jet à deux mille mètres au lieu de cinquante, le visage de vos fils bouillir instantanément et leurs yeux sauter hors de l’orbite, chiens que vous êtes! Que fuyez-vous donc ainsi, imbéciles? Hélas! c’est vous-mêmes que vous fuyez — chacun de vous se fuit soi-même, comme s’il espérait courir assez vite pour sortir enfin de sa gaine de peau… On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.

(Georges Bernanos, La France contre les robots, 1947)

Mais

Patience, patience,
Patience dans l’azur,
Chaque atome de silence
Est la chance
D’un fruit mûr.

(Paul Valéry, Charmes, 1922)

Auteur: Édouard Philippe Höllmüller
Éditeur: Éditions d’en bas
Relecteur: Julien Gabet
Genre: Texte
Mots clé: oiseaux, guerre, ailes

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