Nos modèles d’apocalypses sont impossibles à rassasier (Partie 1)

par | 22 mars 2020 | Textes | 0 commentaires

«Pour les marins, une vague ce n’est jamais qu’une ‘bosse’.» C’est une phrase anodine que je retrouve en feuilletant Liquéfaction d’Alain Freudiger (Hélice Hélas Editeur, 2019). Je cherchais le passage déclencheur de ce récit où le narrateur est emporté par une immense vague dans sa baignoire, contraint de se laisser dériver dans un monde où les certitudes se liquéfient progressivement. Et puis, cette phrase m’a scotché parce qu’elle n’était pas édifiante. Elle ne nous gargarisait en rien dans un héroïsme quelconque. Elle n’insistait pas sur les «sacrifices», les moments d’angoisses ou alors de désespérances observables de loin ou de près ces derniers jours — selon que l’on se rapproche de l’écran de sa tablette ou non.

En lisant cette phrase, j’ai eu envie de me l’approprier afin de mieux préciser un sentiment et une réflexion qui m’accompagnent: «Pour les lecteurs, un confinement, un arrêt de circulation, un gel total d’une économie entière, ce n’est jamais qu’une trame narrative qui quitte son segment virtuel.» Plus prosaïquement: face à l’incertitude, j’ai été tenté d’endosser le courage d’un protagoniste d’un roman d’Ernest Hemingway, le jeu de l’ironie d’un récit de Dino Buzzati, ou la bienveillance d’un Juste d’André Schwarz-Bart. Je me suis pris de l’instinct survivaliste des manuels d’aventure de mon enfance (remembrances de Copains de bois), ou alors de confections d’un levain et d’aliments lacto-fermentés pour la conserve que je rattachais jusqu’alors aux modes de vie de lecteurs de Pablo Servigne, attentifs à un «nouveau paradigme» sociétal et économique.
En un mot comme en mille: petit-bourgeois, je peux considérer cette vague actuelle comme une «bosse» (tant qu’elle n’est pas tsunami), parce qu’à l’instar du marin à qui l’on a appris à marcher du pas claudiquant du goéland, j’en ai pour ma part appris certains codes et certains imaginaires par la lecture: j’ai acquis un «capital narratif»  ou «culturel» (comme l’a théorisé l’autre-là) digne d’un GPS afin de me situer dans les contours de cette crise. À partir de là, quand j’entends que l’on s’offusque des étals de magasins dévalisés, il me semble surtout que des gens ont fait ce qu’on leur a demandé: se préparer avec les outils et les modèles qui leur ont été préalablement donnés. Se préparer à quoi? Certainement aux mêmes scénarios qu’on a pu leur asséner dans la déferlante — récente ou ancienne — de récits d’effondrement, d’apocalypses, ou dans les films de science-fiction dystopiques. C’est à mon sens là où repose l’un des problèmes: ces récits grandiloquents de destruction, de pénuries, de famines, de retour à l’état de sauvagerie ou d’accentuation des inégalités de classe, de genre, d’ethnicité ou d’âge n’ont pas comme pédagogie centrale de nous instruire sur le civisme, le vivre-ensemble, la résilience, la poésie du ici et du maintenant; rien sur le banal et le trivial d’une lacto-fermentation ou d’une tentative de rassurer les plus effrayés. Par contre, ils nous ont mis des explosions plein les yeux et nous ont bien divertis…

Le degré d’une crise est-il la somme des micro-événements en cascades façonnant une «pandémie mondiale»? Repose-t-il sur un soi-disant «capital narratif» favorisant certains et certaines sur leurs pairs? C’est une piste que j’explorerai dans la deuxième partie de ce post à paraître la semaine prochaine. Je pense en effet qu’il se joue quelque chose dans la capacité de certains et certaines à rendre intelligible et lisible pour tous ce qui peut ou pourrait (jamais) nous arriver. Et c’est dans cette perspective que les créateurs de contenus (les auteurs, les artistes, les chercheurs) et leurs éditeurs ne sont pas uniquement des objets de coquetterie, mais des diffuseurs d’univers sociaux en puissance et en devenir: c’est-à-dire des levures!En somme, on nous a habitués jusque là à des scénarios catastrophes, des scénarios du pire. On ne nous a pas encore habitués à des narrations — certes, plus ennuyeuses — où nous apprendrions à surfer sur la vague, et à développer quelques aptitudes pour le nose ride. On pourrait qualifier l’essor de cette littérature comme un Bildungsroman de la crise, de récits d’initiations permettant de faire face aux situations disruptives — passées, futures, virtuelles ou à jamais souhaitables. À ce titre, le ou la lectrice trouvera certainement quelques premières pistes et expériences dans le roman d’Alain Freudiger, Liquéfaction:

Comme la mer appelle l’art du cordage, nos êtres de chair et de sang ont besoin de tresser des récits, ils sont notre lien mais ils sont fluides aussi. Tout ce que vous avez raconté en témoigne, les narrations sont des flux. Or, tout comme les flux, les narrations sont soumises à la mécanique des fluides.

Liquéfaction, Alain Freudiger (Hélice Hélas Éditeur), p.263.

Auteur: Alexandre Grandjean
Éditeur: Hélice Hélas Éditeur
Relecteur: Julien Gabet
Mots-clé: science-fiction, capital narratif, liquéfaction, sociologie, anthropologie, récit d’effondrement, récit d’apocalypse.
Lien vers : Liquéfaction d’Alain Freudiger

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