Silences

par | 1 avril 2020 | Audios, Images | 0 commentaires

On peut écouter longuement quelqu’un parler, se reprendre, chercher les mots qui évoqueront le passé, mais à bien observer, c’est le corps qui se souvient.

Avec la voix de Isabelle Meyer, comédienne

Tu attends quoi au juste, que je dise quoi? Parce que c’est facile pour toi: tu restes en dehors, tu veux absolument une histoire alors que non, rien, j’ai seulement envie de ne pas être là, mais ça non plus tu ne veux pas l’entendre.

C’est donc d’abord le corps qu’il faut voir, par lui qu’il faut passer. Un corps qui a sa propre partition. Un corps lui aussi fait d’élans et de replis.

Le soir, je suis nue, la nuit. Je me vois nue sous un drap léger. Il suffirait de le soulever, de souffler dessus, et toujours dans ce rêve il est là, il fait signe à des gens, il les appelle pour que tous viennent: elle est belle, non? En fait, je me vois morte et toujours il me trouve belle. Morte, belle comme un ange, et j’ai honte. Tu es peut-être venu pour ça, que tu puisses dire: on tient là quelque chose, on pourrait partir de la honte. Mais on peut faire des rêves ce qu’on veut, comme ici une chose pour une autre, une ancienne ferme et il ne m’en reste qu’une petite pièce comme une loge, je suis nue. Mes parents sont aussi là, ils déjeunent. Je suis d’abord surprise, puis je les entends dire oui, ce sont les vacances, profite. Des parents qui ne comprennent rien, voilà la seule vérité, la seule. Des parents qui n’entendaient rien.

Ce corps qui parfois ligature la voix.

Je ne voulais pas de ces vacances, pas là-bas. Peut-être aussi que je l’ai simplement senti, donc rien, il était gentil et d’ailleurs avec tout le monde, sa femme aussi, mais le soir je ne dormais pas, je n’ai pas dormi. Et ça peut vouloir dire quoi trop gentil sinon que j’avais peur, et avec le temps tout se superpose et on finit par ne plus voir. Je me souviens seulement que j’étais malade. Je ne mangeais plus, je n’allais plus à la selle, je refuse. Je refuse même d’uriner et très vite on s’inquiète, on ne comprend pas, la femme surtout s’inquiète. Ils finissent par joindre un docteur, je ne veux pas mais ils l’appellent et le docteur vient, les parents viennent. C’est la femme qui fait les téléphones.

Dans une très fine hésitation des membres.

Une ancienne ferme pour moitié encore à l’abandon, une forêt pas loin, très ouverte, avec des fougères qui s’en viennent jusque-là, jusqu’à une grande verrière qui court sur tout le devant. Ce doit être rare une verrière comme ça. J’ai le mot volière en tête, je ne pense pas à des oiseaux, ce devait être pour les plantes comme une serre ou un jardin d’hiver, mais c’est volière qui me vient.

Extrait du livre Silenceshttp://enbas.net/index.php?id=sandro-marcacci-silences
Auteur: Sandro Marcacci
Éditeur: éditions d’en bas
Relecteur: Julien Gabet
Mots clé: corps, silence, ferme, volière, docteur

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