Vous avez dit panosse (2)

par | 11 juin 2020 | Textes | 0 commentaires

En Iran, il va de soi que l’usage des tapis persans omniprésents dans les maisons iraniennes, même posés parfois sur un sol en terre battue, ne favorise pas le recours à quelque panosse que ce soit, il y a-t-il même un mot pour cet objet, sans doute à la cuisine où je n’ai pas ma place. Quelle conclusion tirer du fait que Morteza interrogé, ne peut pas répondre à cette question? Je n’ai pu m’empêcher de solliciter Fati Khanom pour m’éclairer sur le sujet. Oui, il y a un mot, «pâdari» qui désigne un chiffon sur lequel on s’essuie les pieds avant d’entrer dans la maison. Pas tout à fait la même chose…
Par contre un autre mot «libère des forces sans nom». Lors de mon premier voyage en Iran, une rencontre avec les femmes de la famille de mon mari, ma nouvelle famille, assises en tailleur sur les tapis autour du corsi, des tantes, parfois plus jeunes que leurs nièces, des sœurs, des nièces de mon mari, certaines avec le tchador – voilà le mot! – tombé des épaules autour de la taille, commodément ramené sur les genoux, toutes tête nue. Si un homme était entré dans la pièce, qui ne soit pas de leur sang, certaines se seraient couvert la tête, sans hâte, une sorte de réflexe. Leur choix. C’était encore le temps où aller tête nue dans la rue ne posait aucun problème. Le mot tchador n’était pas synonyme de contrainte, voire de violence noire imposée aux femmes, un mot presque neutre, un couvre corps, le seul que je connaissais parce que des sœurs aînées de mon mari en portaient un, pas nécessairement noir, parfois même en dentelle, en recherche contradictoire d’élégance. Je revois le sourire adorable d’Atieh enfant, qui venait me montrer comme elle était jolie dans le tchador blanc à petites fleurs dans lequel elle venait de se draper pour prier.
Quelques années plus tard j’ai dû apprendre d’autres mots, rusari, rupush qui constituaient mon costume, moins dramatique, un foulard et une sorte de blouse-manteau et aussi maghna‘eh, encadrant scrupuleusement le visage porté sous le tchador, choix de la rigueur pour certaines femmes et imposé aux présentatrices de la télévision, aux écolières. Des mots ordinaires se sont refermés sur un usage imposé par la religion pour persuader et envelopper les femmes dans la réserve, la discrétion et la timidité, qu’implique la racine du mot hijab.
Je me suis amusée d’apprendre que le mot tchadorchab, ce que portent les paysannes des montagnes du Semnân, désigne au Mazandaran, province d’origine de Morteza, une pièce de tissu en soie de deuxième choix qui sert à emballer la literie dans la journée, roulée dans un coin de la pièce. Faut-il que les femmes soient à ce point redoutables et naturellement dépourvues de retenue pour qu’il faille les emballer et ainsi protéger les hommes?
Et moi, en ce jour de première rencontre, muette par la force de ma quasi ignorance du persan, sans doute souriante, hochant la tête parfois quand quelque chose m’était compréhensible. Puis une tante qui s’exclame, mais où est-elle? on ne la remarque pas! elle est comme nous toutes. Semblable par sa retenue. Sans revendication d’identité, mais suffisamment de racines entremêlées pour pouvoir se sentir enrichie et non lésée par les différences. Heureuse d’un vivre ensemble qui allait de soi dans la liberté, le respect réciproque. Dans ce milieu favorisé, éduqué, des différences de comportement fondamentales existaient mais plus avec les femmes appartenant à une autre couche de la société plutôt qu’avec moi, l’intellectuelle occidentale athée. Une famille très croyante dans l’ensemble, descendant d’un ayatollah respecté, dont l’histoire m’a été racontée, que j’ai écrite dans le Tchador rose de Khanom Djan1, traduite en persan et dans les tiroirs de la censure depuis quelques années.
Quand il m’a fallu comme tout le monde m’encapuchonner, ce n’est pas le port de vêtements islamiques, même le tchador plutôt agréable à porter – je me sentais élégante en dépit de mon embonpoint et j’aime le contact des tissus – qui m’a gênée mais, bien sûr, l’obligation qui m’en était faite, paraître soumise à une croyance religieuse imposée. Peut-être, sans doute, est-ce le même genre de sentiment chez celles à qui l’on conteste le droit de le porter, une atteinte à la liberté mais aussi à l’identité. Le tchador n’est qu’une des contraintes, la plus visible, celle dont on parle le plus. Mais l’islam rigoriste, qui ne se trouve pas nécessairement dans le Coran, c’est aussi la polygamie, l’héritage inégal entre frère et sœur, les restrictions au droit de voyager seule, dans certains pays l’interdiction de conduire une voiture, le mariage de petites filles…

Il est des milliers de religions dans cet univers humain
Dieu, un, mais mille idées spirituelles
Captifs des religions, nous avons abandonné le créateur.

Ces vers sont de Simine Behbahani, poétesse iranienne très connue qui a lutté contre les stéréotypes infligés aux femmes, la ségrégation sexuelle, les traditions archaïques. Elle a reçu le prix Simone de Beauvoir. Exclue au moment de sa mort, en 2014, de l’Association des écrivains iraniens. À noter que le mot persan pour dire «écrivain» n’a pas de féminin. Il reste à créer.

Lors d’un retour d’Iran je me suis trouvée, dans la rue, face à de grandes affiches présentant des femmes presque totalement nues, une publicité pour des «strings», un mot mondialisé qui va de soi pour ce qu’il représente. Que faudra-t-il faire devant de telles affiches lors de la venue de Téhéran, de petites-nièces. Expliquer longuement? Leur cacher les yeux, le contraire de mes principes. Mais enfin, se savoir femme est-ce seulement hypostasier son corps? Ne penser qu’à cela? Quel est le fond du problème? Pas seulement celui de trouver une piscine réservée aux femmes, sans employés masculins, comme on peut le lire dans des interviews de femmes voilées. Changer le regard de certains hommes? Quand même, soyons sérieuses! String et tchador, deux univers, mais le port de l’un n’empêche pas le port de l’autre…

Le port d’une tenue islamique, contrainte pour beaucoup, libérant les familles, restées dans la tradition, du souci concernant la sécurité de leurs filles, a permis à toutes les filles iraniennes qui en étaient capables, de sortir de la maison pour aller faire des études, travailler dans des entreprises… Il y a, en Iran, plus de femmes diplômées que d’hommes mais néanmoins au moment de trouver du travail, les hommes sont favorisés. Euh!… Est-ce vraiment quelque chose qui peut nous étonner? La discrimination sexuelle, ici aussi existe, mais nous avons quand même repoussé les limites, pas question de revenir en arrière, une question de solidarité féminine. Partout dans les pays islamiques, en Iran surtout il me semble, des femmes, à leurs grands risques et périls se battent, essaient de lutter pour acquérir leurs droits et celui de ne pas porter le voile. Les réseaux sociaux en témoignent. Liberté, égalité, sororité, ces mots changent-t-ils de contenu, une chose et son contraire, lorsqu’on passe des frontières.
Les cheveux source de scandale? Sortir «en cheveux» n’était pas admis chez nous pour les femmes il n’y a pas si longtemps. Même chose du temps de Mahomet, ce sont les femmes de mauvaise vie qui allaient tête nue, d’où le conseil, transmis à Mahomet par l’ange Gabriel, aux femmes de bien, de se couvrir les cheveux pour être reconnues et respectées. Mais qui dit que le Coran, lu par les hommes pour les hommes et les femmes plus longtemps analphabètes, laisse aux femmes âgées le droit de choisir de se couvrir la tête ou non?
Je savais bien sûr que le Coran prenait appui sur la Bible et voici, encore un hasard de lecture favorisé par l’opportunité de mettre de l’ordre dans la bibliothèque, que surgit le passionnant récit d’Assia Djebar: La beauté de Joseph2. Assja Djebar montre en analysant et citant la genèse, le coran, Djâmi et d’autres poètes persans et même Thomas Mann que l’histoire de Zouleikha, Joseph et Putiphar est une très belle histoire d’amour qui se déploie à plusieurs niveaux. L’amour de Zouleikha pour Joseph est un amour tenace qui ne peut oublier, jusqu’à l’aveu final, fier et pur, comme celui d’une croyante. Amour mystique donc qui au terme n’a nul besoin de pardon. Mais voilà que de cette belle et complexe histoire reprise dans cette sourate intitulée «Youssef», ce sont trois mots, dont le contexte est détourné qui sont donnés comme une condamnation sans équivoque, «kaida-kounna ‘adimoun», «Que votre ruse (ô femmes ) est énorme», trois mots qui sont mis en lumière, sont imposés et dénoncent toute femme, n’importe laquelle qui veut mettre un pied dehors.
Les cheveux, le poil. Et Samson? le risque des cheveux… faut-il raser la tête des hommes? Vu sur internet une ravissante jeune femme iranienne, pleine d’humour – ah! oui, l’humour – qui s’est complètement rasé le crâne et projetait d’aller ainsi dans les rues en accord avec la religion, conduire sa voiture sans être arrêtée, espérait-elle.
Saviez-vous que dans les années vingt, le shah d’Iran qui avait, dans un souci de progrès, interdit aux femmes le port du tchador dans les lieux publics, avait aussi imposé aux hommes le port de vêtements occidentaux dont celui du chapeau de feutre! Les hommes devaient se couvrir la tête et dieu n’y était pour rien. Depuis quelques temps, il me semble, de nombreux jeunes gens se rasent complètement la tête. Pour dissimuler une calvitie? et d’autres encore plus nombreux se laissent pousser la barbe. Le poil et les mots… quel sens donner à «caresser dans le sens du poil», une expression, il est vrai, tombée en désuétude. Pourquoi ?

Les mots, «pierres de patience», qui explosent quand trop chargées de sens, de confidences, «des pierres d’où jaillissent les ruisseaux, d’autres se fendent pour qu’en surgisse l’eau, d’autres s’affaissent» mots choisis dans la sourate La Vache, verset 74 qui vont vers la poésie. Et la pierre philosophale? N’est-ce pas une autre métaphore possible pour les mots, utilisée, je crois par Carl Gustav Jung…
Il était bien question de panosse et de mots multiples pour une chose simple, certes encore un attribut avant tout féminin, mais tchador, autre attribut féminin, a débordé qui touche à «un noyau central, autour duquel les mots tourbillonnent, et que l’on ne doit pas toucher si l’on ne veut pas libérer des forces sans nom3.» Sans compter les mots, silence qui murmure, dans les points de suspension.

Pour simplifier, écrire serait-ce tenter de parler sans accent, ou bien au contraire que l’accent devienne une voix?


  1. Chiffonnière, Le Cadratin, 2009
  2. Assia Djebar, La beauté de Joseph, récit, Actes Sud,1998
  3. Citation de Ernst Jünger mise en exergue dans Pas de deux de Madeleine Santschi, éditions Héros-Limite, 2018. «Il se pourrait que les mots enfermassent, comme les atomes, un noyau central, autour duquel ils tourbillonnent, et que l’on ne doit pas toucher si l’on ne veut pas libérer des forces sans nom.»

Auteure: Maryse Renard
Relecteur: Stéphane Fretz
Genre: texte
Mots-clés: langue, mots, vêtement, Iran

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *