Même pas peur!

par | 21 mars 2020 | Textes | 0 commentaires

Ou avoir peur d’avoir peur. Nous vivons un temps béni pour la paranoïa. Nous voilà, dans ce tout jeune siècle, à nouveau confrontés aux ancestrales terreurs. Des temps qu’on pensait, sans doute à tort, à jamais révolus, tant nos conforts matériel et sanitaire sont devenus ou plutôt pensés «normaux», en oubliant tout bonnement le coût humain de ses conforts et les efforts pour les acquérir depuis des siècles.

Si normaux et habituels qu’on avait même oublié que l’impermanence garde toujours ses droits, même s’ils ne nous plaisent pas, ces droits-là.

En ces temps troublés par une pandémie d’origine virale, une pluie de réactions se référant à La peste d’Albert Camus apparaissent sur les réseaux sociaux et tous les médias. Certains ont lu ce livre et s’en souviennent, d’autres ne l’ont pas lu, mais savent qu’il existe et à peu près de quoi il parle.

Malheureusement, sans se remémorer que cette peste-là, évoquée par l’auteur pendant une période plus que troublée, était une métaphore du fascisme, et surtout, que sa conclusion est, pour qui sait lire, que la peste ne meurt jamais. Et que nous devrions être plus attentifs à ce qui se passe dans notre monde encore libre, ou presque. Une épidémie de peur et de réactions irrationnelles, c’est ce qui frappe de prime abord quand on observe nos contemporains sortant des supermarchés. Ensuite vient la réflexion sur ce que révèlent ces comportements et leurs conséquences. L’angoisse des indépendants est palpable, ceux qui bien souvent ont fait ce choix pour la liberté que ce statut offre ou parfois parce qu’ils n’avaient simplement pas d’autre choix, et qui du jour au lendemain doivent mettre la clé sous le paillasson de leur petite entreprise et manger leur main droite en gardant la gauche pour demain. C’est ce qu’on disait naguère aux enfants de pauvres quand ils criaient famine. C’est vertigineux!

Chaque situation est unique, comme chaque personne est unique, mais les lois, les règlements sont faits pour la masse, sans subtilités ni nuances, alors que chaque personne a droit normalement à un traitement individuel et respectueux. Tout comme le mal est aveugle, la nature, la vie sous toutes ses formes est égoïste et ne pense qu’à sa propre survie. Le vivant n’a pas d’états d’âme, il ne pense qu’à soi-même, puis aux siens en priorité. La nature garde ses droits elle aussi. C’est aussi l’éternel dilemme de l’homme, survivre, quoiqu’il arrive, envers et contre tout.

La science nous aide à maîtriser le mal et ses conséquences. Écouter la science, lui faire confiance, alors que chacun de nous — avec les moyens que nous offre la technologie 2.0 — est désormais expert, est devenu bien difficile. Faire confiance quand on a peur n’est plus chose aisée. L’infobésité, le tintamarre médiatique et la propagation virale d’informations erronées donnent du fil à retordre à toute les rédactions quelles qu’elles soient. Ce qui est vrai aujourd’hui sera faux demain et vice-versa. L’homme a besoin de certitudes pour vivre et avancer. C’est le grand vertige face à l’ignorance, cette belle et naïve ignorance des temps archaïques où la seule préoccupation était de survivre: manger et se reproduire. Cette ignorance qu’on ne supporte plus est devenue un mal fatal. On ne sait plus ne plus savoir avec sérénité. Ce qui ne veut pas dire qu’on doit redevenir bêtes!

La confiance est une vertu qui se raréfie, elle est la petite sœur de l’amour et du lâcher prise. C’est l’état du nourrisson béat et repu après la tétée dans les bras enveloppants et rassurants de sa mère. La perte de la confiance, c’est le paradis perdu. Faire confiance, c’est retrouver le paradis. On me dira: «C’est facile à dire!». Certes, il ne suffit plus de sortir de sa caverne et d’aller cueillir quelques fruits, de tirer au javelot quelques gazelles pour survivre. Mais la confiance peut se cultiver comme on cultive son jardin. Elle sera mille fois trahie dans une vie humaine, ça c’est une certitude! La confiance, ce n’est pas la foi, la foi aveugle. Mais la faculté, la volonté de la restaurer, de la maintenir est un exercice qui s’apprend, jour après jour, comme on égrenait autrefois son chapelet et c’est ce qu’on devrait offrir quotidiennement à nos enfants depuis leur premier repas. Afin que la confiance dont leurs mères les imprègnent, infuse et les nourrissent toute leur vie. Et ils seront armés pour affronter les écueils de toute existence humaine.

On appelle ça aussi l’espoir. Ce mot a pris une dimension un peu religieuse, négative même pour les plus pessimistes (qui sont au fond, des optimistes qui redoutent d’être déçus) mais on peut aussi l’appeler désir, qui lui aussi a subi un glissement de sens, mais c’est la même chose. Tout comme celui de libido, qu’on a confiné à la sexualité, alors qu’il signifie plus simplement élan vital. Cette force de vie qui prend le pas sur tout le reste. Ce sont des choses qu’on sait tout au fond de nous, qui sont enfouies car mises de côté par nos habitudes, nos habitudes de confort et de paresse spirituelle. Maintenant qu’on est tous plus ou moins confinés, assignés à résidence, il faudrait en profiter pour arriver à raviver ces vieilles connaissances englouties, les exhumer plutôt que de ressasser les vieilles peurs archaïques qui n’apportent rien de constructif pour autrui, alors que nous sommes tous égaux, sans défenses face au mal qui nous assaille.

Le confinement est une défense contre l’adversité invisible, mais connue. On connaît notre ennemi, même s’il est comme celui du Désert des Tartares… attendu, sans visage, non reconnaissable dans l’immédiat, mais il est bien là, sournois il nous guette. On sait ce qu’il redoute: le savon, le désinfectant, l’impossibilité de sauter sur le proche voisin, car le voisin on va l’éviter aussi. Au fond, c’est assez simple à respecter pour faire fuir un ennemi. Pas besoin de grosse artillerie, de bombe atomique, ni de masque à gaz. Rester chez soi, rentrer dans sa coquille, reprendre les affaires où on les avait laissées, réfléchir sur notre finitude pour les plus courageux ou faire des projets pour les plus optimistes. C’est un beau programme, mais c’est un programme qu’on n’aura pas choisi. Et c’est là que le bât blesse. Car nous sommes devenus la génération du «Menu», des enfants gâtés. On a pris l’habitude de choisir dans une offre pléthorique seulement ce qui nous plait et quand on en a envie…

On n’aime plus du tout qu’on nous donne des ordres, nous impose des choix, on déteste franchement l’autorité car on vaut tous autant que l’autre, on sait tout sur tout et la hiérarchie est un détestable archaïsme, comme la peur.

Que va-t-on faire de cette peur qui nous tenaille? D’abord, on va se rappeler qu’elle est juste un signal nerveux qui informe d’un danger imminent. Qu’elle n’est pas inutile, mais nécessaire, qu’elle fait partie de cet instinct de survie qui nous anime tous. On va donc l’écouter et sagement redevenir confiant, même si on croit tout savoir, et faire ce qu’on nous dit. Rester chez soi, travailler, se cultiver, réapprendre à faire ce qu’on avait su faire et qu’on ne fait plus, redécouvrir son conjoint, se rapprocher de ses enfants, prendre des nouvelles à distance grâce à la technologie, un mal ET un bienfait désormais, des éloignés. Et espérer que ce mal s’éloignera aussi vite que le bonheur qu’on aura une ou plusieurs fois laissé s’échapper, car il court vite, il file très vite le bonheur. Vous me direz: «Oui, mais vous êtes retraitée, donc, pas de souci pour survivre». C’est exact, mais comme tout le reste, le confort s’acquiert, je l’ai acquis par un demi-siècle de labeur ininterrompu. Certains sont dans des situations dramatiques c’est indéniable, mais c’est par la confiance en ceux qui pilotent le pays en tant de crise que les solutions seront trouvées. La peur n’éloigne pas le danger, mais la confiance peut en apaiser le sentiment. Et c’est en retrouvant les anciennes solidarités développées par nos aînés, dans un passé pas si lointain, en reprenant confiance envers autrui, en respectant, estimant ceux qui savent et nous conduisent dans la tempête que nous nous en sortirons. C’est une crise, gravissime qui va anéantir, appauvrir certains, et les autres, ceux qui resteront indemnes, espérons-le, vont apprendre. Lors du tsunami de 2011 qui a dévasté une partie du Japon, on a entendu que le mot crise «kiki» a un sens assez différent que celui qu’on lui donne en Occident, ce sens est: opportunité de changement! Puisse cette définition nous inspirer, durablement.

Auteure: Pierrette Frochaux

Éditeur: © Éditions d’en bas

Relecteur: Julien Gabet

Genre: Texte

Mots clé: peur, confort, espoir

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Lien vers le dernier livre: Nos chers protégés

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