Pro domo

par | 29 avril 2020 | Textes | 0 commentaires

L’ambiguïté du virus, son double lien, consiste à enjoindre de se confiner et de surcommuniquer. L’électronique s’y prête trop bien, cette tête sans corps, qui désincarne même les frêles et à peine corpusculaires électrons au profit des ondes invisibles. L’invisible manque toujours de transparence, ce qui aujourd’hui est rédhibitoire. Cette transparence que l’on feint d’exiger n’est que le masque de la réalité, elle occulte ou rend inopérantes ses révélations dont on attend tant: l’enchevêtrement des fils qui constituent le réseau sur lequel on peut marcher en imaginant que c’est un sol solide alors que c’est toujours une trame qui aspire au drame. Et il s’agit constamment pour ceux qui croient gouverner, pour ceux qui se prennent pour des élites, pour les artistes patentés, pour les sauveurs et les déconstructeurs, les femmes de bonne volonté, de tisser, et encore, pour que l’on puisse croire que la réalité est toujours là alors qu’elle a toujours peiné plus ou moins à se perpétuer.

Le bras extrême du confinement ce serait la solitude monacale, la méditation, la vie intérieure, le silence aux yeux fermés, la contemplation et le bras raccourci ce seraient ces initiatives, ces pétitions, ces chaînes de poèmes à la mode des avions d’antan qui se démultiplient et pour un que vous envoyez vous en recevrez vingt, ou heptaméron voire dodécaméron de contes, contes pour enfants, lettres à nos futures chers disparus qui manifestent nos remerciements et notre reconnaissance, les bougies allumées sur les fenêtres, ou éteintes par souci écologique, en hommage à ceux qui nous entretiennent, nous soignent et nous nourrissent, les sonnets aux petits pieds à la bantoue ou à la moldave, les photos de quidams lisant chez eux ou celles de professionnels du livre faisant ce qu’ils ne font pas d’habitude ou au contraire faisant ce qu’ils pratiquent quotidiennement, des vidéos d’acteurs se mettant en scène seuls, dans leur salle de bain, des selfies, des cris, une agitation que nous jugerons en fonction des qualificatifs: grenouillante, fourmillante, pullulante, proliférante, moutonnière, proprement animale, des gestes semblables, des preuves que nous existons et que les autres existent et que tous nous participons à bras raccourci et que même si dans le bras extrême comme l’onction nous lisons en silence, seuls nous le faisons avec vous.

Si «la précarité désigne la condition dans laquelle on se trouve vulnérable aux autres», elle est aussi la situation dans laquelle on se trouve vulnérable au destin, au monde, condition commune certes que l’on oublie le plus possible et d’avoir une épée de Damoclès suspendue au-dessus de soi comme le grand âge ou une maladie ou les deux et d’y ajouter les slogans du virus épée supplémentaire pour les fragiles rend tout à coup vaines ces menaces, car dès la naissance qu’on soit jeté au monde à la manière de Heidegger ou d’une façon plus merveilleuse par une bonne fée conteuse de saga, on est condamné à mort, et de n’y pas penser durant des dizaines d’années, refoulant sincèrement, mettant de côté provisoirement n’empêche pas qu’un jour ou une nuit un évènement, une crise, un virus, une mutation maligne en chaîne, une paralysie, une clef perdue, une inondation, un cambriolage, un deuil, une guerre atomique, réveille cette certitude qui est la plus grande incertitude, quand, quoi, qui, comment, pourquoi? Et dès lors on ne retrouve plus ni innocence ni certitude, et on vit dans cette volupté jubilatoire de savoir qu’on vit entre deux ou plusieurs fils et qu’on ne redoute plus les ciseaux d’Atropos puisqu’on est sans fil, dans le trou de la toile.

Mais les humains sont mes amis, ils sont mes frères et sœurs et mes semblables tous dissemblables qu’ils peuvent me paraître et nagent comme moi dans une mer de pétrole fossile, de futurs improbables et de levers de soleils quotidiens.
Alors que fais-je? Je lâche mon fil, je le lance, ni pisseur pourtant, ni pêcheur, ni passeur même, plutôt tisseur, mais qui barbote dans un lac dont il ne sait si c’est un filet de sauvetage ou corde de pendu, une prison, un tissu mité, geste dérisoire d’une main de noyé qui noue, dénoue, fait la figue, salue, appelle ou se tend et comme sans doute je tiens, exilé de l’intérieur, à me sentir partie du monde, de la société humaine et animale, animal et spirituel, je remercie le virus hilare et je picore ou commets ici un poème, publie une photo là, un beau matin rédige un essai ou un placet fulminant et comminatoire qui ne verra pas le jour et prie le soir en me remerciant en une lettre que je m’adresse comme futur cher disparu.

Auteur: Pierre Yves Lador
Éditeur: Hélice Hélas Éditeur
Relecteur: Stéphane Fretz
Genre: Texte
Mots-clé: confinement, précarité, humanité, vie, mort

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