Sans titre (2)

par | 8 mai 2020 | Extraits | 0 commentaires

L’art contemporain tout au long du 21e siècle raconté par un chef d’œuvre.

Les premières années, il y avait encore une activité régulière, des incursions qui nous distrayaient un peu et nous donnaient l’impression d’être importants. Une vague lente et cahotante éclairait l’espace, par petites secousses lumineuses de plus en plus intenses, les galeries sortaient de la pénombre et redevenaient un froid dédale organisé et fonctionnel. On entendait d’abord des pas, des voix, ou le doux frou-frou sifflotant du porteur électrique déplaçant une caisse en bois-rétabli. Des employés du musée arrivaient, rangeaient, classaient, déplaçaient l’un d’entre nous, en vue d’une exposition ici ou là. Ils s’occupaient de nous, faisaient des vérifications, contrôlaient l’état de santé du matériel et des œuvres, organisaient l’espace pour aménager la place d’un nouveau venu hors-gabarit. Puis ils s’en allaient, et l’ombre retombait sur nos étagères.

Pour accéder aux réserves, sanctuaire totalement interdit aux profanes, les observateurs étrangers au service devaient obtenir de la conservation du musée un «aller-voir». Ces curateurs ou universitaires étaient facilement identifiables grâce au badge «visiteur» qu’ils portaient à la poitrine. Ils venaient étudier une œuvre et étaient toujours accompagnés d’un agent du musée. Celui-ci leur trouvait un espace disponible pour leur investigation, il y installait l’un d’entre nous avec d’infinies précautions, plus aptes à souligner le professionnalisme des services de la gestion des œuvres qu’à nous protéger de quoi que ce soit. Puis il se reculait, se faisait gardien du temple, conscience invisible des lieux, vigie silencieuse. Il attendait sans broncher que les experts aient réalisé leur expertise, les pressant un peu quand ils s’éternisaient. Il les raccompagnait ensuite à la sortie, et remettait finalement l’objet étudié à sa place, et nous replongeaient tous dans la noirceur de notre tombe.

Il y eut de rares fois des réunions de service improvisées dans nos locaux: le directeur, un conservateur, un restaurateur et des magasiniers discutant ensemble de décisions à prendre, de solutions à inventer, de réformes à envisager. On eut aussi, pendant quelques temps, un magasinier au comportement un peu étrange. Visiblement asocial et simplet, il fit d’un recoin des réserves son antre secret. Il s’y recroquevillait pendant des heures, se cachant de ses collègues qui faisaient mine d’ignorer son repaire, préférant peut-être son absence silencieuse à sa présence déroutante. Là, il suivait infatigablement des émissions ou des films sur sa station. Il plongeait dans de longues parties d’un jeu probablement difficile, il se concentrait douloureusement sur son écran, la langue entre les dents, jouant frénétiquement sur le clavier lumineux. On aurait pu facilement l’oublier s’il n’avait pas produit d’horripilants bip-bip, scratch-zbong, ziouuu-pschitt, sblang-bzzzjouuu. Un conservateur découvrit un jour sa cachette interdite, nous ne le revîmes jamais.

Avec le temps, cette activité régulière se fit plus rare. Progressivement, insensiblement, les occupations dans les réserves déclinaient. En quelques années toute une équipe de magasiniers avait été réduite pour passer sous la responsabilité d’un seul agent, un vieux monsieur un peu bougon qui avait toujours travaillé ici. Le musée devait manquer de moyens financiers, et cela se traduisait, comme je l’avais souvent entendu dire ailleurs, par la réduction du personnel. Mais cette nouvelle situation était aussi la conséquence d’un manque d’intérêt de la société pour ce qu’on appelait maintenant les «expositions traditionnelles», plus vraiment au goût du jour.

Pendant au moins deux ans nous n’avons vu absolument personne. Nous étions dans cette caverne sombre abandonnés de tous. Les réserves devinrent des oubliettes1.

Notre vieux gardien bougon avait disparu. Nous reçûmes de nouveau quelques rares visites. Des employés du musée, jamais les mêmes, souvent de jeunes gens de méchante humeur, accompagnaient de mauvaise grâce et abandonnaient dès que possible des chercheurs venus pour ausculter l’un d’entre nous. Ils nous manipulaient avec les précautions, la méticulosité et aussi une forme de dévotion que l’on prend habituellement avec les choses très précieuses.

On nous laissait ensuite de longs mois dans un silence sépulcral.

Voyez-vous, c’est en vous faisant ici le récit de ma vie, dans cette salle du Nouveau Louvre, au milieu de ces visiteurs qui ne semblent pas nous entendre, que je réalise la difficulté de rendre en parole le cours des choses. Naïvement, j’imaginais vous raconter année après année les évènements et les souvenirs de mon existence. Seulement voilà, il y a des périodes plus riches que d’autres, et le récit ne peut rendre compte avec précision de ces moments où il ne se passe rien. Comment vous dire ces vingt-cinq années de quasi néant ?

Vous, votre cœur bat, votre sang coule dans vos veines, vous respirez, vous vous déplacez: vous êtes le temps. Nous, les objets, nous attendons. Toujours. Bien sûr, les objets utiles, les outils, les machines, ils travaillent et s’usent et se cassent. Mais eux aussi, ils attendent: qu’on les mette en marche, qu’on les abandonne ou qu’on les recycle. Quant à nous, les inutiles, nous ne faisons, toujours et patiemment, qu’attendre. Et dans un musée, où on nous protège, on nous conserve, on nous restaure, nous risquons d’attendre encore plus longtemps.

Enfin, je parle au nom de tous les objets, et j’ai bien tort: je ne suis le porte-parole d’aucun. Je ne sais pas si nous ressentons tous la même chose. Peut-être suis-je le seul à avoir conscience du temps. Conscience de mon existence.

Ces vingt-cinq années dans le sous-sol de Montreuil, c’était la régularité métrique des secondes qui s’égrenaient pour rien, n’apportaient rien, ne comptaient rien, ne remplissaient rien. C’était le vide qui comblait le vide.

  1. Ces deux années d’inactivité correspondent certainement à la guerre de 71-73. Il est probable que dans les réserves, l’objet n’en ait pas eu connaissance. (Note de l’éditeur)

Auteur: Hubert Renard
Extrait de: Sans titre, 2012, art&fiction
Éditeur: art&fiction
Relecteur: Julien Gabet
Mots clé: galeries, musées, œuvres, réserves, sous-sol

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