Ébauche d’un voyage (Le Temps fuit)

par | 7 mai 2020 | Textes | 0 commentaires

23 avril

Ce jour, un éditeur se somme d’enfourcher sa monture – de s’élancer à nouveaux frais sur les sentiers de la vélocipédie et d’un zèle empressé – et ceci à seule fin, agreste, sonique, érudite, gourmande (pour l’âme) de livrer deux ouvrages à un correspondant des Lointains. En l’occurrence, ce sera Neuchâtel, ses hauteurs cossues, désignées à l’incuriosité des incurieux. L’ouvrage: la somme, publiée à la Baconnière, des contributions relatives au compositeur suisse Frank Martin (1890-1974). Le plan de route est rigoureusement tracé: cent soixante kilomètres (une trentaine de lieues!) le long de l’axe dit du «pied du Jura» (Genève, Gingins, Bière, L’Isle, Cuarnens, Envy, Orbe, Yverdon, Grandson, Corcelle-près-Concise: toute une poésie substantive et portative), à la rencontre, volition rarement prise en traîtresse, de la Suisse éternelle, s’il est permis au pauvre narrateur de s’exprimer ici avec une telle folle hardiesse. La monture, harnachée de près.

J’ai choisi pour cette expédition d’une journée de m’allouer les services d’une haquenée loyale: sans vitesses (les amateurs – ou les puristes, c’est tout comme et j’en suis de toutes les façons – parlent d’une bicyclette «à pignon fixe» ; voire, séduits par les prestiges métonymiques de l’élision, d’un «pignon fixe», la partie, mais elle a de l’importance comme j’ai souvent eu l’occasion de m’en rappeler, ou plutôt mes cuisses à ma place, donnant son nom au tout d’un engin en mouvement fluide, ondé, involutif). La contrepartie – non dénuée d’un soupçon de mesquinerie – en est que les jambes du vélocipédiste doivent tourner sans interruption, au gré des montées, mais aussi des descentes, rendant l’exercitation tout à fait exhaustive, ce qui est précisément la fin recherchée. La limite mécanique impose ses limitations à l’œil et aux sens, forcés de se mettre à son diapason.

Pour la faire courte, commande passée ce mardi en fin de journée auprès de nos feudataires, le mercredi est dévolu aux derniers préparatifs, rassemblement du fourniment, nécessaire de réparation, etc., fins calculs pour déterminer l’habillement adéquat, réglage des sextants et derniers serrages de cales. Le jeudi, dès l’aube, le départ est donné: comme à l’heure des promenades érudites de par l’Europe 1, le voyage n’est pas prononcé d’un jet, à la manière d’un bagage à main. Il se ménage des interstices savants, des occasions – déconfinées – de renouer des dialogues amicaux-amoureux trop longtemps suspendus. Champel m’intrigue, au bout du petit matin, et nous parlons de la poésie de Jules Laforgue (1860-1887), de ses liens avec la prose poétique de celui que l’on nomme, par une espèce d’affectation-affection bien placée, le Piéton de Paris, c’est à savoir Léon-Paul Fargue (1876-1947); de la manière dont ces poètes anticipent, dans leur dialogue impossible ou fécond, sur le Modernisme. D’autres haltes poindront le bout de leur museau. Mais il y a aussi l’étape pour s’emplir de la beauté des monts et des vaux, du canton de Genève au canton de Vaud, puis de Neuchâtel, au milieu d’une nature bourdonnant ses mille appels. L’étape pour reprendre des forces.

Ménageons, pour terminer, puisque l’espace nous est compté (et jamais nous n’en avions eu le pressentiment autant que ces jours-ci) quelques vignettes qui serviront aussi d’épilogue à cet apologue:

Dans le Palais de l’alimentation de Bière, délicieusement adonné à la faconde et à la repartie spirituelle et qui s’orne régulièrement de boutades du riverain jurassien, nullement effrayé par les mesures inédites qu’impose la Peste nouvelle à sa circonscription.

Sous la claire voûte clunisienne de Romainmôtier, déserté par les touristes, mais non par les merles et les présences frondeuses.

Sur la hauteur culminante de Neuchâtel, dont le paysage s’entrevoit, de la rive opposée, comme «le damier d’une ville heureuse» (le mot est de Saint-Pol Roux, poète symboliste, et je le dois à mon hôte et dédicataire de cette livraison du jour).

De retour, par une rame désertée, dans la Cité de Calvin, rejoint et attendu sur le quai par le régional de l’Étape (comme il est de coutume de parler du coureur du peloton natif de la région où se courra l’étape du jour, lors d’un tour cycliste national), ami bavard et insomnieux – adepte lui aussi de la vélocipédie et du lot d’arrachements et des délices subséquentes que charrie son injonction – je remonterai en selle, plaisamment emporté par les petites heures de la nuit sur les ailes d’un devisement indéfini du monde, vers mon logis, par-delà la frontière, par-delà la liberté, la satisfaction parfaite du devoir proprement inaccompli au cœur.

La morale de cette courte histoire, s’il fallait la résumer, est que point n’est besoin d’une amazone à la gorge de silice pour porter promptement des «biens de première nécessité» auprès des premiers nécessiteux (c’est d’ailleurs vers ceux-là que s’empressent des vélocipédistes de mes connaissances dans un certain nombre de cités esseulées, sous la devise quarte d’un pour tous, tous pour eux 2), ni pour incorporer du sens à des gestes (de préférence ponts, voire ponts-levis plutôt que «barrières»). Pour le reste, se référer à celle-ci parmi les Illuminations que Jean Arthur Rimbaud baptise de «Mouvement», et dont le narrateur altéré se contentera de citer ce quatrain dont la vélocipédie s’honore:

Ce sont les conquérants du monde

Cherchant la fortune chimique personnelle;

Le sport et le confort voyagent avec eux;

Ils emmènent l’éducation.3

[En guise de post-scriptum, et pour servir à l’édification de l’éditeur plénipotentiaire, celui-ci s’avisera plus tard que ce jour, marqué d’une pierre blanche et noyé de soleil et de foins fauchés de frais, soigneusement replié comme un morceau d’étoffe de grand prix dans l’alcôve de la mémoire, a correspondu, selon le calendrier liturgique en vigueur, à la Journée Mondiale du livre et du droit d’auteur. La vélocipédie est entente des astres en leurs capricieux transports.]

Guillaume Francœur


  1. Le lecteur intrigué se jettera sur cet ouvrage qui fait le tour de ces querelles et controverses qui firent les délices et les affres des humanistes en leur temps: Juliette Morice, Le monde ou la bibliothèque: voyage et éducation à l’âge classique, Paris, Les Belles Lettres, 2016, coll. « Essais »
  2. #Poureux renvoie en effet depuis quelques semaines, à Lyon, Paris, Lille, et quelques autres stations balnéaires de moindre importance, à l’initiative, soutenue par des coursiers à vélo locaux, plus ou moins improvisés, de porter des paniers-repas à des sans-abri, en dehors des circuits classiques de la grande distribution: une petite distribution, en somme, le cœur sur la main.
  3. Arthur Rimbaud, Œuvres complètes, éd. présentée par Jean-Luc Steinmetz, Paris, Flammarion, coll. «GF», 2010, p. 283.
  • Illustration: Gouache et encre sur papier de Fernand Léger, in Arthur Rimbaud, Les Illuminations, lithographies originales de Fernand Léger et préface de Henry Miller, Louis Grosclaude Éditions des Gaules, Lausanne, 1949.

Auteur: Guillaume Francœur
Éditeur: La Baconnière
Relecteur: Maxime Maillard
Genre: texte
Mots clé: architecture, dérade, cyclisme, livraison, #poureux, Neuchâtel

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