Nous sommes en guerre

par | 26 avril 2020 | Tribune | 0 commentaires

Le 13 avril 2020, l’éditeur Benoît Virot (Le Nouvel Attila) poste sur un réseau social bien connu ce vibrant appel qui s’adresse autant à son équipe, à ses auteurs qu’à toute la chaîne du livre. Un document rare et saisissant qui nous replonge dans les heures sombres du début de confinement chez nos catholiques camarades éditeurs indépendants de l’ouest.


Chers grands enfants soucieux d’édification et de vertus morales, sachez que dans l’édition aussi, nous sommes en guerre.
Toute la maison d’édition est sur le pied de guerre, prête à affronter la clandestinité, la résistance, les sacrifices, et une économie de guerre. L’infanterie des stagiaires, la cavalerie des freelance, la capitainerie des web managers, et tout l’état-major a quitté ses bureaux de la Nation pour la cabane qui était la sienne pendant la régence… Tous les matins, nous tenons un conseil de défense qui fait le point sur les combats, élabore la tactique et supervise les affrontements sur les réseaux. L’hymne composé par Manuel Maria Perrone est joué et le drapeau dessiné par Quentin Faucompré est pavoisé. Le ravitaillement assuré par la famille fait que rarement l’intendance aura autant servi les objectifs militaires — l’état major est connu pour ne dormir ni ne manger. Le conflit larvé, enfin, laisse le temps de repasser les classiques de balistique et de défense.
Une carte de France indique grâce à de petites épingles de couleur la position des auteurs et leur degré de progression dans le roman en cours. Nancy et Annecy sont des positions avancées, le moral rafraîchi par les nouvelles des têtes de pont de nos armées étrangères à Frisco et à Bassam. Nous attendons du renfort d’Albi et Paris, mais les connexions sont peu aisées et les transmissions à la peine, même sur les grands axes.
Parallèlement, nous suivons les manœuvres sur le terrain de la librairie: chaque libraire ayant maintenu un front est enregistré (au moment de la Libération, il faudra soutenir leur cause auprès du SLF), chaque libraire ayant opté pour le repli stratégique est soutenu dans sa réflexion… Si les frontières sont bien évidemment fermées, nous surveillons de manière incessante les fronts étrangers: la Suisse et Berlin ne désemparent pas! La rigueur protestante nous chiera-t-elle encore longtemps dans les bottes? L’ennemi ne parviendra-t-il pas à s’infiltrer dans leurs hauts-de-chausse? Tel Hannibal, nous avons de grandes oreilles et le bras long. Plusieurs émissaires nous transmettent les informations stratégiques. Question: si le conflit s’enlise, la raison monétaire n’imposera-t-elle pas d’elle-même de nouvelles normes propres à la reprise de commerce d’antan? Créneaux individuels dédiés à l’exercice des combattants; port systématique des heaumes et des gantelets?
L’Europe est ravagé par de profondes tranchées, parfois même entre les bataillons d’un même camp: ici, la division presse fait comme si de rien n’était, se contentant de déclarations de principe ressassant les grandes heures guerrières de notre histoire; la division libraires, plus jeune et plus mobile, joue la politique de la terre brûlée devant l’avancée de l’ennemi: elle ne pactisera pas et ne sera susceptible d’aucune «collaboration». Notre appel à l’unité professionnelle a été relayé grâce aux moyens de communication encore opérationnels… et nous espérons pouvoir regrouper tout le monde sous la même cotte de mailles à l’arrêt des hostilités. Rien ne serait pire que la balkanisation des troupes. Surtout à l’heure où la base en vient à douter de toutes les déclarations du ministère de la Guerre. On se demande si ce traître machiavélique ne serait pas en train de livrer sa base à l’ennemi intérieur? Derrière sa main tendue, le fantassin lambda croit reconnaître la main du capitaine Crochet, capable de lui ravir son dernier point de résistance face aux armées pirates transnationales d’Amazonie.
À l’heure où les armes se taisent, les généraux s’expriment tour à tour, sous l’orbite protectrice du pape Medicis Ier et de la déesse Femina. Leurs paroles font forte impression et créent moult échos sur le terrain, mais l’incertitude est chaque jour plus grande.

Auteur: Benoît Virot (avec Clara Rizzitelli & Louis Delf)
Relecteur: Julien Gabet
Genre: Tribune
Mots clé: guerre, front, satire, géostratégie

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