Oh! Mon Dieu! Et si…

par | 16 avril 2020 | Textes | 1 commentaire

Et si je l’attrapais, cette saleté de virus? Et si mes poumons déclaraient forfait? Et si j’étais considérée comme trop âgée pour qu’on me réanime? Et si mes amis, mes amours, mes vaillants compagnons tombaient malades eux aussi? Et s’ils venaient à mourir, sans moi, sans personne, sans cérémonie? Et si l’un ou l’autre de mes organes se mettait à dysfonctionner gravement? Oserais-je importuner les médecins pour un mal inopportun en ces temps de pandémie? Toutes ces angoisses qui nous étreignent, ici ou là, un soir, un matin, une nuit d’insomnie, qui ne les a pas connues? La peur? Bien sûr qu’elle est là, même si on fanfaronne au téléphone avec les autres confinés. Parfois je me surprends à dévisager à distance les personnes qui me font face: «l’ont-elles ou ne l’ont-elles pas?», et ce réflexe de défiance me déprime: se peut-il que je sois devenue si trouillarde?»

En même temps, ces petits pincements de doute ou de panique surviennent dans un environnement en total décalage avec le catastrophisme sanitaire: le ciel est d’un bleu immaculé, le soleil est doux, la nature explose de fleurs et de chants d’oiseaux, la douceur de vivre m’appelle à la fenêtre. On est confronté à une sorte de dissonance, comme si, à une épidémie tragique, devait correspondre une météo pourrie! Ce n’est pas qu’une image. Nous agissons ainsi tout au long de notre vie, en êtres fragmentés que nous sommes. Des petits bonheurs, des allégresses furtives peuvent faire naître en nous des sentiments de bien-être, de plénitude, alors même que nous pataugeons au cœur du désastre. Dehors, des enfants jouent, des promeneurs hument l’air printanier, des couples piquent-niquent sur l’herbette. Qui peut croire qu’il y a des morts en nombre dans des hôpitaux à la limite de l’effondrement? Que des milliers de gens ont perdu leur travail ou sont au bord de la faillite? Certes, personne n’oublie que nous vivons une période exceptionnelle, lourde de conséquences, susceptible de transformer profondément nos modes de vie, mais le décor nous dit le contraire. Or c’est précisément ces sortes de dissonances qui nous empêchent, à longueur de temps, d’effectuer les changements nécessaires à notre survie. Le climat change? Oui, mais il fait si doux ce soir…

Nous sommes entrés dans l’ère de l’incertitude. En fin de compte, mêmes légitimes, nos peurs intimes ne sont pas au niveau des angoisses plus profondes que génère la pandémie. Ce qu’elle a de terrifiant, c’est son universalité: ce microscopique et stupide envahisseur coronien touche tout le monde partout sur la planète. Boris Johnson est infecté, tout comme ma voisine, ils ont les mêmes symptômes, au même moment. D’une certaine manière, cela devrait nous réconforter: si c’est un mal universel, nous n’y pouvons rien et nous n’avons rien à nous reprocher. Or au contraire cette généralisation mine notre confiance: si la grande faucheuse nous menace aussi, nous qui sommes tellement meilleurs que les autres, alors tout peut s’écrouler! Les médias nous infligent, un soir, la vision insoutenable des cortèges de corbillards devant les hôpitaux de Lombardie et les plaintes des soignants à bout de force, et le lendemain, nous devons encaisser l’aveu officiel de la vulnérabilité de notre système de santé. Apeurés, même les plus fervents défenseurs de la démocratie, des mouvements sociaux, voire de la désobéissance civile, en viennent à réclamer des mesures autoritaires de confinement sous contrôle policier, alors que le pouvoir en place, au contraire, s’empare du concept de civisme, marquant sa différence…

Il n’en reste pas moins que les pérégrinations mondiales du virus n’ont rien à voir avec une équivalence des risques. Le corona est un révélateur des inégalités. Les consignes sont partout les mêmes, mais elles n’ont pas la même signification. Tous confinés? Certains le sont, à plusieurs entre quatre murs, alors que d’autres restent tranquillement chez eux, dans leur vaste appartement ou leur maison de campagne, et que d’autres encore n’ont nulle part où se confiner. L’inquiétude la plus profonde que l’on ressent aujourd’hui concerne ces derniers, qu’ils soient à Lausanne, à Paris, à Rio ou à Lagos. Dans les pays en développement, pour une bonne partie des habitants, le virus représente une mort possible s’ils restent en ville pour gagner quelques sous, et une mort probable, faute de vivres, d’eau ou de médicaments, s’ils respectent le confinement. Cette inégalité criante nous saute aux yeux en quelques chiffres: la Suisse s’apprête à consacrer soixante-deux milliards au renflouement de son économie, mais elle n’accordera que quarante millions aux pays en développement pour soutenir leur système de santé. Plus trois cent mille francs à la Grèce pour améliorer les conditions de vie dans les camps de réfugiés de Lesbos, confrontés eux aussi au covid 19. La maladie est universelle mais la solidarité reste loin derrière!

Auteur: Anne-Catherine Menétrey-Savary
Éditeur: éditions d’en bas
Relecteur: Julien Gabet
Genre: Texte
Mots clé: économie, solidarité, inégalités

1 Commentaire

  1. Budry Maryelle

    En résonance et e plein accord avec vous

    Réponse

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